{"id":148,"date":"2017-01-29T19:21:52","date_gmt":"2017-01-29T18:21:52","guid":{"rendered":"http:\/\/jeanarnaud.fr\/?p=148"},"modified":"2017-01-29T19:21:52","modified_gmt":"2017-01-29T18:21:52","slug":"caramba-encore-rate","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/2017\/01\/29\/caramba-encore-rate\/","title":{"rendered":"Caramba ! Encore rat\u00e9 !"},"content":{"rendered":"<p class=\"paragraph_style_1\"><span style=\"color: #333333;\"><span class=\"style\" style=\"font-size: 14pt;\">\u00ab\u00a0Caramba\u00a0! Encore rat\u00e9\u00a0! &#8211; La peinture de Gilles Muller, entre morale et iconoclasme\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"font-size: 14pt;\"><span class=\"style\">Texte de pr\u00e9sentation pour l\u2019exposition Gilles Muller, galerie On dirait la mer, Marseille, sept. 2005<\/span><\/span><span class=\"style\"><br \/>\n<\/span><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"paragraph_style_2\"><span style=\"color: #333333;\">Gilles Muller le dessinateur croque tout ce qui passe \u00e0 port\u00e9e de crayon, r\u00e9alise lors de ses voyages des carnets abondamment annot\u00e9s, et son regard aiguis\u00e9 le conduit volontiers \u00e0 pratiquer l\u2019art difficile de la caricature. Mais Gilles Muller le peintre a r\u00e9alis\u00e9 en 2005 une s\u00e9rie de tableaux, regroup\u00e9s sous le titre\u00a0<span class=\"style_2\">Rayures et figures<\/span>, dans lesquels il confronte le dessin d\u2019apr\u00e8s des documents vari\u00e9s (photographies, sch\u00e9mas, pictogrammes, illustrations, etc) \u00e0 l\u2019histoire de la peinture moderne. Les supports sont souvent des toiles de store d\u00e9j\u00e0 z\u00e9br\u00e9es de couleurs vives, ou des toiles blanches sur lesquelles l\u2019artiste peint des rayures\u00a0\u00e0 l\u2019acrylique ; toutes ces bandes, plus ou moins r\u00e9guli\u00e8res et larges, interf\u00e8rent avec les figures report\u00e9es par l\u2019artiste, et ces tableaux ressemblent \u00e0 des \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision d\u00e9r\u00e9gl\u00e9s.\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_2\"><span style=\"color: #333333;\">Certaines peintures comme\u00a0<span class=\"style_2\">Fluidit\u00e9 et vision<\/span>,\u00a0<span class=\"style_2\">La morale par l\u2019exemple<\/span>\u00a0ou\u00a0<span class=\"style_2\">Fluides et humeurs<\/span>, paraissent abstraites au premier regard, et jouent de mani\u00e8re ambigu\u00eb avec cette rythmique visuelle lin\u00e9aire. La raideur des rayures ready-made et peintes est pervertie par les coulures al\u00e9atoires, qui perturbent la rigueur industrielle des bandes color\u00e9es en cheminant sur la toile comme des ruisseaux. \u201cL\u2019utilisation de la coulure est pour moi un antidote, explique le peintre. Je me sentais pi\u00e9g\u00e9 par tant de gestes d\u2019\u00e9cole, de rapport fig\u00e9s \u00e0 l\u2019outil\u00a0; ainsi la goutte libre, pouss\u00e9e par la pesanteur, m\u2019appara\u00eet-elle comme le geste le plus neutre et anonyme qui soit, un \u00e9tat z\u00e9ro de l\u2019acte de peindre qui renforce la plan\u00e9it\u00e9\u201d. Sur de telles bases, Gilles Muller interroge simultan\u00e9ment le mod\u00e8le pictural (la question du style) et le mod\u00e8le \u00e0 repr\u00e9senter (la question de la figure). A la vanit\u00e9 d\u2019un geste ou d\u2019une attitude singuli\u00e8re, l\u2019artiste oppose le dialogue visuel entre des mod\u00e8les vari\u00e9s, et il entrelace des figures de style. Le couplage coulure \/ rayure lui permet ainsi d\u2019affirmer simultan\u00e9ment le plan pictural selon plusieurs approches radicalement diff\u00e9rentes (entre g\u00e9om\u00e9trie abstraite et lyrisme, entre Minimalisme et Expressionnisme, entre figuration et abstraction).\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_2\"><span style=\"color: #333333;\">Dans<span class=\"style_2\">\u00a0Fluides et humeurs<\/span>, le peintre incruste localement des sch\u00e9mas, des fragments textuels et des pictogrammes sur le fond rouge. Il pollue l\u2019espace de contemplation abstrait. A la fluidit\u00e9 de la ligne vient se superposer une sorte de chuchotement narratif. De pr\u00e8s, le spectateur peut lire des recommandations hygi\u00e9nistes (\u201cFa\u00eetes au moins une lieue par jour\u201d, \u201cO\u00f9 le soleil n\u2019entre jamais, le m\u00e9decin entre souvent\u201d, \u201cAir confin\u00e9, air vici\u00e9\u201d), et il per\u00e7oit des pictogrammes de Jean Widmer qui signale les zones de loisir sur les autoroutes. Guid\u00e9 par des rep\u00e8res s\u00e9mantiques pr\u00e9cis, le spectateur est ainsi confront\u00e9 \u00e0 une fausse abstraction qui devient paysage, jeu de piste, jeu de soci\u00e9t\u00e9, conte moral ou parcours oblig\u00e9. Il h\u00e9site entre \u00e9preuve sensorielle d\u2019une fluidit\u00e9 picturale et lecture d\u2019un panneau signal\u00e9tique. En plein milieu du tableau sont inscrits les noms d\u2019organes \u201cestomac foie c\u0153ur reins cerveau\u201d\u00a0; le rouge devient celui du sang, et l\u2019on passe du corps de la peinture pure aux humeurs du corps, d\u2019un id\u00e9al pictural abstrait \u00e0 l\u2019hygi\u00e9nisme, de la froideur g\u00e9om\u00e9trique \u00e0 la palpitation organique. Par le jeu de la signal\u00e9tique autorouti\u00e8re, on passe \u00e9galement de la vitesse des rayures \u00e0 celle des voitures\u2026 Tout se d\u00e9double\u00a0; la peinture de Gilles Muller est mouvement.<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_2\"><span style=\"color: #333333;\">Les fictions construites par l\u2019artiste demandent au spectateur de mesurer le grand \u00e9cart entre d\u00e9sir de puret\u00e9 ou de libert\u00e9 d\u2019une part, et soumission \u00e0 l\u2019ordre ou \u00e0 la r\u00e8gle d\u2019autre part. Dans ces m\u00e9taphores picturales d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 balis\u00e9e de tous c\u00f4t\u00e9s par des signaux et des injonctions, l\u2019artiste pratique l\u2019ironie et la \u201cd\u00e9rision respectueuse\u201d, selon les termes de Pierre Alechinsky. Ses tableaux, plus ou moins narratifs, h\u00e9sitent toujours entre le\u00e7on de morale du professeur et iconoclasme f\u00e9roce d\u2019un po\u00e8te anarchiste. Pr\u00e9sent\u00e9s comme mod\u00e8les r\u00e9currents, les motifs c\u00e9l\u00e8bres, les sch\u00e9mas anatomiques, les photographies embl\u00e9matiques d\u2019artistes stars, les dessins de h\u00e9ros de bandes dessin\u00e9es et les recommandations textuelles sont tritur\u00e9s, et ils sont plac\u00e9s dans des situations pr\u00e9caires, \u00e0 la fois c\u00e9l\u00e9br\u00e9s et d\u00e9mythifi\u00e9s. Les figures-\u00e9talon et les maximes sont lisibles, mais \u00e9vanescentes, alt\u00e9r\u00e9es par la mati\u00e8re color\u00e9e, parasit\u00e9es par les rayures-coulures, d\u00e9goulinantes de dorure, partiellement effac\u00e9es ou mises \u00e0 distance par une \u00e9chelle trop r\u00e9duite, etc. Ainsi, la bo\u00eete de soupe\u00a0<span class=\"style_2\">Campbell<\/span>\u00a0d\u2019Andy Warhol voisine avec un vieux jerrican sans grade\u00a0; Joseph Beuys, le ma\u00eetre qui explique symboliquement la peinture \u00e0 un li\u00e8vre mort, est plac\u00e9 sous un d\u00e9luge d\u2019or qui le glorifie autant qu\u2019il le d\u00e9truit (<span class=\"style_2\">Portrait de Joseph B., dorure extra fine<\/span>). Les\u00a0<span class=\"style_2\">Enfants en chaussettes attaqu\u00e9s par une bo\u00eete<\/span>\u00a0se d\u00e9fendent contre l\u2019agression d\u2019une ic\u00f4ne du XXe si\u00e8cle\u00a0; la bo\u00eete\u00a0<span class=\"style_2\">Campbell<\/span>, d\u00e9chir\u00e9e et amoch\u00e9e par le gar\u00e7on \u2014figure all\u00e9gorique du peintre-h\u00e9ros lui-m\u00eame\u2014, a d\u00e9j\u00e0 contamin\u00e9 leurs chaussettes et la casquette par des aplats consid\u00e9r\u00e9s comme sympt\u00f4mes d\u2019une maladie contagieuse. Le poids du mod\u00e8le stylistique est contest\u00e9 par Gilles Muller, mais l\u2019image du vaillant gar\u00e7on n\u2019exprime pourtant pas la libert\u00e9 et le renouveau\u00a0; le motif des deux enfants est en effet copi\u00e9 d\u2019apr\u00e8s une planche cartonn\u00e9e qui illustre les vertus du courage, autrefois destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre accroch\u00e9e dans la classe pour la le\u00e7on de morale.<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_2\"><span style=\"color: #333333;\">Entre r\u00e9miniscences issues d\u2019un mus\u00e9e imaginaire personnel et interrogation du statut du mod\u00e8le, le monde quelque peu nostalgique de Gilles Muller n\u2019est pas sans rappeler ceux de Jean Le Gac\u00a0ou d\u2019Alain S\u00e9chas ; mais dans la plupart de ses tableaux, l\u2019\u00e9l\u00e8ve peintre virtuose semble s\u2019\u00e9chiner \u00e0 salir et \u00e0 raturer sa copie, ou \u00e0 ne pas vouloir finir son travail afin d\u2019obtenir une mauvaise note valorisante. Ainsi, dans\u00a0<span class=\"style_2\">Cin\u00e9tique<\/span>, le trait ma\u00eetris\u00e9 d\u00e9finit clairement l\u2019apparence d\u2019une belle 4 CV Renault des ann\u00e9es 1960, mais le dessin s\u2019efface sous l\u2019action incontr\u00f4l\u00e9e de traits-coulures qui tombent dru. Dans le triptyque intitul\u00e9\u00a0<span class=\"style_2\">Tableau effac\u00e9<\/span>, des grands coups de brosse recouvrent de peinture noire les motifs et les textes. Le peintre sugg\u00e8re ainsi qu\u2019un tableau abstrait r\u00e9ussi pourrait n\u2019\u00eatre qu\u2019un tableau figuratif brouill\u00e9. Les peintures de Gilles Muller se nourrissent en permanence de ce type d\u2019oxymores, et ils affichent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te l\u2019excellence et le ratage. L\u2019artiste cultive une forme d\u2019idiotie militante \u2014 celle de celui qui sait faire et trouve vain de le montrer plut\u00f4t que celle du bouffon\u00a0incoh\u00e9rent. Ainsi, la modernit\u00e9 correspond pour lui \u201cavec l\u2019invention d\u2019un rire, et ce dernier s\u2019impose encore aujourd\u2019hui comme la forme la plus aboutie d\u2019un art jouissif et subversif, en butte aux pr\u00e9dications morales des conservatismes comme aux dogmatismes des avant-gardismes\u201d, comme l\u2019\u00e9crit Yves Jouannais.<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_2\"><span style=\"color: #333333;\">L\u2019artiste est un admirateur d\u2019Herg\u00e9, et il pourrait reprendre \u00e0 son compte une expression c\u00e9l\u00e8bre du lanceur de couteaux Ramon dans l\u2019<span class=\"style_2\">Oreille cass\u00e9e.<\/span>\u00a0\u201cCaramba\u00a0! Encore rat\u00e9\u00a0!\u201d Mais ces ratages sont tr\u00e8s r\u00e9ussis, et Muller \u00e9tablit de la sorte un mouvement constant entre moralit\u00e9 de la figuration picturale (la validit\u00e9 du mod\u00e8le, son exemplarit\u00e9, sa valeur de classique) et iconoclasme de la d\u00e9-figuration. En ce sens, le titre de la s\u00e9rie,\u00a0<span class=\"style_2\">Rayures et figures<\/span>, doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 dans les deux sens\u00a0: il s\u2019agit de rayer la figure aussi bien que de figurer la rayure. Ces tableaux sont affili\u00e9s aux\u00a0<span class=\"style_2\">Transparences<\/span>\u00a0de Francis Picabia aussi bien qu\u2019aux tableaux d\u2019histoire de Sigmar Polke et au nomadisme de Martin Kippenberger. Dans la peinture de Gilles Muller, l\u2019image embl\u00e9matique et le symbole sont saisis \u00e0 la fois comme mod\u00e8le et comme objet auquel il faudrait r\u00e9gler son compte pour pouvoir passer \u00e0 autre chose. A l\u2019\u00e8re d\u2019Internet et de la surconsommation, l\u2019artiste accumule les r\u00e9sidus mn\u00e9siques dans ses images puissantes\u00a0pour leur redonner du temps ; il d\u00e9compose ses mod\u00e8les favoris en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es, en anatomiste qu\u2019il est, afin de les r\u00e9activer entre r\u00e9p\u00e9tition et disparition.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Caramba\u00a0! 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