{"id":153,"date":"2017-01-29T19:35:10","date_gmt":"2017-01-29T18:35:10","guid":{"rendered":"http:\/\/jeanarnaud.fr\/?p=153"},"modified":"2017-01-29T19:35:10","modified_gmt":"2017-01-29T18:35:10","slug":"quelle-heure-est-il-a-linfini","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/2017\/01\/29\/quelle-heure-est-il-a-linfini\/","title":{"rendered":"Quelle heure est-il \u00e0 l&rsquo;infini ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"paragraph_style_1\"><span style=\"color: #333333;\"><span class=\"style\" style=\"font-size: 14pt;\">Quelle heure est-il\u00a0\u00e0 l\u2019infini ?<br \/>\n<\/span><span class=\"style_1\" style=\"font-size: 12pt;\">Texte de pr\u00e9sentation des \u0153uvres de Dominique Castell, d\u00e9cembre 2004<\/span><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"paragraph_style_2\"><span style=\"color: #333333;\"><span class=\"style_4\">\u201cUn moment sur place, un moment du commencement du d\u00e9placement de soi, un moment remue de fond en comble, d\u00e9couvrant un moment noir\u201d\u00a0<\/span><span class=\"style_5\">Henri Michaux<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_4\"><span style=\"color: #333333;\">Dans ses \u0153uvres r\u00e9centes, Dominique Castell repr\u00e9sente diff\u00e9rents lieux (paysages, chambres, bordures d\u2019un chemin, \u2026) en d\u2019\u00e9tranges\u00a0\u00e9pures ; elle consid\u00e8re le dessin et la photographie comme outils graphiques \u00e9quivalents, et passe d\u2019une technique \u00e0 l\u2019autre. Lorsqu\u2019elle dessine, son trait entrelac\u00e9 marque le\u00a0<span class=\"style_3\">temps de faire<\/span>\u00a0une image comme on prend le temps de faire une promenade dans la nature ou de faire une sieste, et parall\u00e8lement, elle photographie les m\u00eames lieux pour capturer un peu de leur dur\u00e9e. Dans une seconde phase, l\u2019artiste construit des fictions en juxtaposant ou en superposant ses dessins et ses photographies. Elle cherche la limite d\u2019intelligibilit\u00e9 de ses lieux et de ses figures, entre transparence et opacit\u00e9, et franchit parfois cette fronti\u00e8re\u00a0; certaines de ses images deviennent alors de pures compositions lumineuses d\u00e9territorialis\u00e9es. Il faut tenter de comprendre les enjeux et les modalit\u00e9s de cette triple exp\u00e9rience de l\u2019image, du lieu et de la mati\u00e8re ainsi propos\u00e9e par Dominique Castell, qui fait douter de la fiabilit\u00e9 du regard comme de l\u2019apparence des choses.<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_5\"><span class=\"style_2\" style=\"color: #333333;\">&#8211; Bloc-notes et entrelacs<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_6\"><span style=\"color: #333333;\">Le\u00a0<span class=\"style_3\">Bloc-notes<\/span>\u00a0correspond \u00e0 un dessin lin\u00e9aire en perp\u00e9tuelle \u00e9volution qui se d\u00e9cline sur des feuillets transparents\u00a0; certains d\u2019entre eux sont remplis de vide \u00e0 la mani\u00e8re chinoise, et d\u2019autres sont satur\u00e9s de grifonnages agit\u00e9s. Cette suite nombreuse r\u00e9sulte d\u2019une activit\u00e9 de plein-air r\u00e9guli\u00e8re ; l\u2019artiste cerne progressivement et pi\u00e8ge finalement la vue horizontale dans un \u00e9cheveau graphique plus ou moins dense, selon un geste qui semble ininterrompu. Le trait accompagne le d\u00e9valement du temps\u00a0: la figure \u00e9merge de l\u2019entrelacs, et chaque esquisse bascule du gribouillis chaotique \u00e0 la profondeur d\u2019un paysage organis\u00e9. Dominique Castell d\u00e9bobine et rembobine l\u2019image, comme P\u00e9n\u00e9lope tisse sans fin son ouvrage. Tous les feuillets accumul\u00e9s constituent le\u00a0<span class=\"style_3\">Bloc-notes<\/span>, dont la translucidit\u00e9 cr\u00e9e paradoxalement un d\u00e9sordre spatio-temporel entre juxtaposition et stratification. Si l\u2019extension des dessins domine (au sol ou au mur), le paysage s\u2019a\u00e8re, s\u2019amplifie et se dilate \u00e0 la mani\u00e8re des panoramas du XIX<span class=\"style_6\">e<\/span>si\u00e8cle, ne connaissant comme limite que celle du lieu de pr\u00e9sentation lui-m\u00eame\u00a0; au contraire, si l\u2019empilement est strict, jusqu\u2019\u00e0 former un parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de d\u2019images, le temps se densifie comme dans un terrain organis\u00e9 par ses strates. L\u2019entrelacs graphique s\u2019\u00e9paissit tr\u00e8s vite, l\u2019hypermn\u00e9sie cr\u00e9e l\u2019oubli, le temps pi\u00e9tine\u00a0dans l\u2019image mentale. La nuit advient alors dans le paysage par ces surexpositions excessives\u00a0; ne subsistent dans la p\u00e9nombre, entre chien et loup, que des images r\u00e9siduelles.\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_6\"><span style=\"color: #333333;\">Dans son\u00a0<span class=\"style_3\">Bloc-notes<\/span>, Dominique Castell produit de l\u2019inextricable selon une proc\u00e9dure qui tient pourtant de la taxinomie et de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e9ride\u00a0; elle cr\u00e9e un d\u00e9sordre \u00e0 partir de paysages ordonn\u00e9s, et provoque l\u2019affolement de la vue par des mouvements ind\u00e9termin\u00e9s, centrifuges et centrip\u00e8tes, d\u2019un dessin \u00e0 l\u2019autre. L\u2019artiste met ainsi en rythme ce qu\u2019elle nomme des\u00a0<span class=\"style_3\">tapis vibratiles\u00a0<\/span>; ses compositions g\u00e9ologiques, al\u00e9atoires et prolif\u00e9rantes, forment une sorte de r\u00e9seau sanguin (le trait du crayon, la veine du marbre), qui conf\u00e8re \u00e0 la dure min\u00e9ralit\u00e9 des paysages repr\u00e9sent\u00e9s (montagnes, calanques, plages) quelque chose d\u2019un derme plus doux, quelque chose d\u2019une\u00a0<span class=\"style_3\">intelligence liquide<\/span>\u00a0(l\u2019\u00e9tendue de la mer, le bloc mouvant de la m\u00e9moire, l\u2019infini en action).<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_5\"><span class=\"style_7\" style=\"color: #333333;\">&#8211; Dehors\u00a0: Minuit et Midi plein \u00e0 Lava<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_4\"><span style=\"color: #333333;\">D\u00e9j\u00e0 dans la s\u00e9rie des\u00a0<span class=\"style_3\">Moments tr\u00e8s \u00e9pais<\/span>\u00a0(2003), la vue horizontale du paysage, ouverte sur l\u2019infini par le\u00a0<span class=\"style_3\">fond<\/span>, s\u2019opacifie par le jeu de la surimpression, jusqu\u2019\u00e0 redresser la sc\u00e8ne \u00e0 la verticale, parall\u00e8le au support, vers l\u2019\u00e9cran noir (le moment noir). \u00c0 force d\u2019empiler et de replier le paysage naturaliste sur lui-m\u00eame, Dominique Castell confond\u00a0<span class=\"style_3\">Grund<\/span>\u00a0et\u00a0<span class=\"style_3\">Abgrund<\/span>\u00a0; elle fait douter du proche et du lointain, de la nature m\u00eame du fond, entre effet de rideau et perte de vue. \u201cQuelle heure est-il\u00a0? Il est midi plein\u201d, aime r\u00e9p\u00e9ter l\u2019artiste, qui bloque le processus de stratification au seuil de l\u2019illisibilit\u00e9, et cr\u00e9e ainsi la nuit en plein jour. Devant ces images noircies de lumi\u00e8re, le regard est forc\u00e9 \u00e0 une fronti\u00e8re entre apparence, apparition et disparition, au point incertain o\u00f9 la figure est\u00a0<span class=\"style_3\">encore<\/span>\u00a0ou\u00a0<span class=\"style_3\">d\u00e9j\u00e0<\/span>\u00a0pr\u00e9sente. Personnages et chiens, \u00e0 peine perceptibles, se devinent au bord myst\u00e9rieux, hugolien, du cr\u00e9puscule ; les silhouettes, bien que simplement photographi\u00e9es en contre-jour, sont captives de cet entre-images dans un milieu diaphane \u00e9paissi, dans lequel l\u2019air semble devenir solide.<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_6\"><span style=\"color: #333333;\">La s\u00e9rie\u00a0<span class=\"style_3\">Midi plein \u00e0 Lava<\/span>\u00a0(2004) prolonge cette exp\u00e9rience qui consiste \u00e0 faire travailler ensemble l\u2019\u00e9blouissement caus\u00e9 par une lumi\u00e8re violente qui plombe et irradie le paysage, et l\u2019obscurcissement progressif caus\u00e9 par la surimpression. La plupart des photographes ne prennent pas d\u2019images en lumi\u00e8re verticale intense, car face au soleil aveuglant, les formes perdent la clart\u00e9 de leur contour et le contraste de leur model\u00e9 ; mais par la superposition, Dominique Castell\u00a0<span class=\"style_3\">recr\u00e9e l\u2019ombre<\/span>, et une lumi\u00e8re d\u00e9r\u00e9alis\u00e9e met en sc\u00e8ne les couleurs att\u00e9nu\u00e9es, dans la p\u00e9nombre d\u2019un champ visuel artificiel. Elle rappelle ainsi m\u00e9taphoriquement que la lumi\u00e8re z\u00e9nithale ne correspond pas seulement \u00e0 l\u2019accomplissement apollinien, mais que son intensit\u00e9 br\u00fblante peut provoquer la chute d\u2019Icare dans les profondeurs obscures de la mer.\u00a0<span class=\"style_3\">Midi plein \u00e0 Lava<\/span>\u00a0r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement la\u00a0<span class=\"style_3\">limite du diaphane<\/span>, \u201cqui n\u2019est pas une opacit\u00e9 nocturne ou aveugle, \u00e9crit Anca Vasiliu, mais bien\u00a0<span class=\"style_3\">la couleur<\/span>, c\u2019est-\u00e0-dire une\u00a0<span class=\"style_3\">alt\u00e9rit\u00e9\u00a0<\/span>du diaphane, d\u00e9finissant l\u2019interm\u00e9diaire par le d\u00e9tour de sa p\u00e9riph\u00e9rie, de son \u00e9loignement d\u2019un centre o\u00f9 brille la lumi\u00e8re insoutenable\u201d. Ces photographies ambivalentes figurent l\u2019ossification du paysage lui-m\u00eame, par r\u00e9miniscences et pertes successives. La lumi\u00e8re \u00e9clatante se frotte \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9, et l\u2019artiste nous confronte ainsi tout autant au\u00a0<span class=\"style_3\">Minuit<\/span>\u00a0mallarm\u00e9en (lieu de tous les possibles comme de tous les naufrages) qu\u2019au partage de midi. Dans ces fictions paysag\u00e8res, Dominique Castell propose au spectateur une perception intuitive de la mati\u00e8re-dur\u00e9e, et cr\u00e9e de v\u00e9ritables pr\u00e9cipit\u00e9s lumineux qui conjuguent la fulgurance du midi plein \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9 de connaissance du monde par les gouffres.<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_7\"><span class=\"style_2\" style=\"color: #333333;\">&#8211; Dehors, quelle heure est-il\u00a0? Broussailles incandescentes<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_6\"><span style=\"color: #333333;\">Lorsqu\u2019on regarde l\u2019enchev\u00eatrement graphique du<span class=\"style_3\">\u00a0Bloc-notes<\/span>, on comprend aussit\u00f4t pourquoi l\u2019artiste photographie des\u00a0<span class=\"style_3\">Broussailles<\/span>\u00a0(2004), tant ces buissons de bord du chemin, br\u00fbl\u00e9s par le soleil ou par les incendies, produisent naturellement ce qu\u2019elle reproduit dans ses dessins broussailleux pour\u00a0<span class=\"style_3\">donner corps<\/span>\u00a0aux paysages. Dominique Castell s\u2019int\u00e9resse ici au point de vue plongeant du marcheur dont le regard oscille de part et d\u2019autre du chemin entre sol et horizon\u00a0; ces photos sont r\u00e9alis\u00e9es selon un angle et une focale\u00a0<span class=\"style_3\">interm\u00e9diaires<\/span>, r\u00e9gl\u00e9s entre le proche et le lointain. Dans ces\u00a0<span class=\"style_3\">Broussailles<\/span>, la profondeur du ciel est marginalis\u00e9e ou supprim\u00e9e, remplac\u00e9e, avec ou sans surimpression, par celle du corps\u00a0et de ses plis. Plus d\u2019horizon r\u00e9gulateur d\u2019infini\u00a0; juste le chaos graphique rythm\u00e9 de clair et de sombre. Le trait fouille la mati\u00e8re plut\u00f4t qu\u2019il n\u2019identifie les contours de la figure, et le paysage semble prendre du poil comme un animal vu de pr\u00e8s\u00a0; ces images scrutent le local et ne cherchent plus la g\u00e9om\u00e9trie globale de la\u00a0<span class=\"style_3\">veduta<\/span>. L\u2019artiste prolonge ainsi l\u2019exp\u00e9rience de C\u00e9zanne face \u00e0 la montagne Sainte-Victoire, qui \u201cparlait de la n\u00e9cessit\u00e9 de\u00a0<span class=\"style_3\">ne plus voir<\/span>\u00a0le champ de bl\u00e9, d\u2019en \u00eatre trop proche, se perdre, sans rep\u00e8re, en espace lisse, comme l\u2019\u00e9crivent G. Deleuze et F. Guattari. Alors le striage peut na\u00eetre ensuite\u00a0: le dessin, les strates, la terre, la \u00ab\u00a0t\u00eatue g\u00e9om\u00e9trie\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0mesure du monde\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0assises g\u00e9ologiques\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tout tombe d\u2019aplomb\u00a0\u00bb\u201d.<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_6\"><span style=\"color: #333333;\">Les\u00a0<span class=\"style_3\">Broussailles<\/span>\u00a0de Dominique Castell concilient tactilit\u00e9 et optique de la vision pour produire une forme d\u2019inextricable qui n\u2019est pas sans rappeler les entrelacs graphiques de Pollock, mais produits \u00e0 partir d\u2019images du\u00a0<span class=\"style_3\">bas-c\u00f4t\u00e9<\/span>, de motifs marginaux calcin\u00e9s, dont l\u2019aspect scintillant r\u00e9sulte d\u2019une br\u00fblure du vivant. L\u2019artiste montre un maquis de ronces et d\u2019immortelles \u00e0 la fois dur et doux, imp\u00e9n\u00e9trable et accueillant, fourmillant et cr\u00e9pitant, dans lequel la lumi\u00e8re implacable du midi plein cr\u00e9e un mouvement hallucinatoire (un effet de la chaleur\u00a0intense ?). Les\u00a0<span class=\"style_3\">Broussailles<\/span>, sortes de buissons ardents profanes, pr\u00e9sentent l\u2019<span class=\"style_3\">insolation<\/span>\u00a0et l\u2019<span class=\"style_3\">embrasement<\/span>\u00a0comme m\u00e9taphore d\u2019un\u00a0<span class=\"style_3\">d\u00e9sir<\/span>\u00a0de nature. C\u2019est sur de telles bases que l\u2019artiste pr\u00e9sente ces photographies d\u2019un d\u00e9sordre irr\u00e9solu du monde comme \u201cdes murailles d\u2019insoumission\u201d qui d\u00e9terminent \u201cdes moments d\u2019extases br\u00fblantes\u201d.<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_7\"><span style=\"color: #333333;\"><span class=\"style_2\">&#8211; Dehors\/dedans\u00a0: la peau, la caverne, l\u2019<\/span><span class=\"style_7\">\u00c9cran total<br \/>\n<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_5\"><span style=\"color: #333333;\">Le mur des\u00a0<span class=\"style_3\">Broussailles<\/span>\u00a0laisse d\u00e9border en haut de l\u2019image le fond sans limite (le ciel\u2014<span class=\"style_3\">Abgrund<\/span>) derri\u00e8re l\u2019\u00e9cran fibreux (<span class=\"style_3\">Grund<\/span>), mais le dernier ensemble de photographies r\u00e9alis\u00e9es par Dominique Castell pr\u00e9sente un espace dans lequel on ne sait plus rep\u00e9rer ce qui fait fond et ce qui fait figure. Chaque\u00a0<span class=\"style_3\">\u00c9cran total<\/span>\u00a0(2004) est r\u00e9alis\u00e9 en photographiant le paysage ext\u00e9rieur de l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une chambre, en contre-jour \u00e0 travers des persiennes. Ce que l\u2019on prend au d\u00e9part pour une constellation lointaine ou pour un immeuble dans la nuit se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre strictement son inverse. La surface noire n\u2019est pas le fond mais au contraire le premier plan,\u00a0et les petites taches de lumi\u00e8re ne sont pas produites par des ampoules mais par le soleil. Les lames du volet filtrent la forte lumi\u00e8re d\u2019une mi-journ\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9 comme un poncif, sans aucun artifice de surimpression. Il n\u2019est pas minuit, il est midi plein. Le spectateur se projette mentalement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une\u00a0<span class=\"style_3\">camera oscura<\/span>\u00a0matricielle, perc\u00e9e de multiples st\u00e9nop\u00e9s (petits trous ou petits yeux), susceptibles de\u00a0<span class=\"style_3\">d\u00e9multiplier<\/span>\u00a0l\u2019image confisqu\u00e9e du paysage, \u00e0 l\u2019envers, sur le mur derri\u00e8re lui ou sur sa propre peau. Cette illustration moderne du mythe platonicien de la caverne est pr\u00e9sent\u00e9e par l\u2019artiste comme un dialogue entre le dehors et le dedans\u00a0; l\u2019\u00e9cran est ici une interface entre le jour et la nuit, entre l\u2019\u00e9blouissement du monde r\u00e9el et l\u2019obscurit\u00e9 de l\u2019image, incapable de montrer la v\u00e9rit\u00e9 \u2014l\u2019essence\u2014 des choses. Chaque tache de lumi\u00e8re est en effet d\u00e9doubl\u00e9e \u00e0 cause de la vitre des fen\u00eatres ferm\u00e9es qui diffracte les rayons\u00a0; ne restent perceptibles que des grains color\u00e9s qui ne parviennent plus \u00e0 d\u00e9finir l\u2019image dans ses\u00a0<span class=\"style_3\">d\u00e9tails<\/span>, et qui restent suspendus dans un espace r\u00e9versible, sans loi. Ces sortes de pixels piquent la surface comme des \u00e9toiles floues, et Dominique Castell propose ses photos, \u00e0\u00a0<span class=\"style_3\">perte de vue<\/span>, comme des m\u00e9taphores de la vision \u2014au sens physiologique, haptique\u2014, entre occultation et aveuglement.<\/span><\/p>\n<p class=\"paragraph_style_5\"><span style=\"color: #333333;\">Le titre\u00a0<span class=\"style_3\">\u00c9cran total<\/span>\u00a0joue sur les mots. Les persiennes cachent le paysage autant qu\u2019elles privent le spectateur, \u00e0 la place du photographe, de lumi\u00e8re\u00a0; mais elles se comportent simultan\u00e9ment comme une seconde peau protectrice, dont le grain est lumineux. Lors de la prise de vue, cet \u00e9cran prot\u00e8ge le corps de la chaleur intense de midi, et Dominique Castell pr\u00e9sente dans cette s\u00e9rie de chambres une synth\u00e8se de ses travaux pr\u00e9c\u00e9dents\u00a0: le paysage-corps photographique est ici retourn\u00e9 vers le spectateur comme un dessin fragmentaire, qui a perdu son sens et qu\u2019il faut r\u00e9inventer. Le sch\u00e9ma \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable de l\u2019<span class=\"style_3\">\u00c9cran total\u00a0<\/span>pourrait \u00e0 nouveau s\u2019organiser en points puis en lignes qui dessineraient une figure intelligible comme un poncif, comme une toile de Seurat, ou encore comme un \u00e9cran num\u00e9rique. Pour l\u2019heure, \u00e0 midi plein, on se contentera de perdre la vue claire des choses et de percevoir le monde sous un angle flou, broussailles contre ciel.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelle heure est-il\u00a0\u00e0 l\u2019infini ? Texte de pr\u00e9sentation des \u0153uvres de Dominique Castell, d\u00e9cembre 2004 \u201cUn moment sur place, un moment du commencement du d\u00e9placement de soi, un moment remue de fond en comble, d\u00e9couvrant un moment noir\u201d\u00a0Henri Michaux Dans ses \u0153uvres r\u00e9centes, Dominique Castell repr\u00e9sente diff\u00e9rents lieux (paysages, chambres, bordures d\u2019un chemin, \u2026) en [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-153","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p8lpGt-2t","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/153","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=153"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/153\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":154,"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/153\/revisions\/154"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=153"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=153"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/jeanarnaud.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=153"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}