À la lisière

21 novembre 2020 – 16 février 2021.

Cette exposition dans l’espace hélicoïdal de l’escalier de l’université de Tartu (Estonie) propose une déambulation physique et mentale ; elle déplace les spectateurs de Tartu à la lisière de la forêt de Laatre pour finalement remonter à un souvenir personnel de l’artiste, concernant un autre arbre de mémoire. 

Pour réaliser ces œuvres, Jean Arnaud a enquêté sur l’arbre aux croix de Laatre, dont la partie haute est présentée à l’entrée de l’exposition, en même temps que sur l’ormeau de Ramatuelle.

https://humanitaarteadused.ut.ee/et/uudised/naitusel-poimuvad-eesti-prantsuse-kultuuri-looduslugu?fbclid=IwAR0DIeBvs0MlxiY5IuK9p1XkmYe2up6Dn3nh9rADSjKUcEq66Zre8crsGzc

Pin aux croix de Laatre. Ce pin vivait depuis 1754 à Laatre, village du comté de Valga à 75 km au sud de Tartu. Selon une coutume plus ancienne que la christianisation de l’Estonie, les gens taillaient une croix dans son écorce pour que le pin sacré protège l’âme d’un défunt que l’on conduisait vers le cimetière voisin. Cet arbre vénérable est un monument naturel commémoratif ; il a été coupé en 2014 car il menaçait de tomber sur la route après sa mort au début des années 1990.

L’ormeau de Ramatuelle. L’arbre avait été planté comme symbole de tolérance et de paix, afin de marquer la fin des guerres de religion entre catholiques et protestants ; il était le témoin séculaire de la vie du village qui s’organisait autour de lui, et le réceptacle de toutes les histoires (profanes ou sacrées) qui ont marqué la vie sociopolitique et culturelle de cette région méridionale. L’ormeau a été coupé en 1983 et remplacé par un olivier en 1985, mais l’emplacement s’appelle encore aujourd’hui « place de l’ormeau ». Des photographies de certains fragments de bois de l’ormeau conservés par les habitants du village sont présentées au début de cette exposition, sur le mur à côté du pin aux croix de Laatre.

C’est un voyage… un voyage depuis l’enfance ou vers l’enfance. Un retour aux sources, un tracé-trajet, un aller-retour. Jean Arnaud nous propose ici un nouveau récit. Un récit qui ne respecte pas la définition usuelle « énoncé oral ou écrit de tout événement vrai ou imaginaire ». Aujourd’hui, à l’Université de Tartu, dans cet escalier qui permet une lecture inverse de l’œuvre, selon qu’on le monte ou le descende — de Laatre à Ramatuelle ou de Ramatuelle à Laatre —, on ne se situe pas entre le vrai et l’imaginaire, ni dans une suite d’événements de la vie du plasticien, mais dans un entrelacs d’actions, d’interactions, d’événements, de rencontres, de recherches qui finissent par faire sens et construisent une série de signes et de traces qui, elles, sont le récit, qui font sens. La chronologie échappe et ne subsiste qu’une combinaison du passé et du présent, de l’enfance à Ramatuelle et du voyage à Laatre, une combinaison de deux rencontres avec des arbres qui n’en font qu’une.

Les grands panneaux de calque laissant filtrer la lumière, éloignent de l’espace-temps « réel », de l’immédiateté d’Instagram ou autre. On est dans un espace-temps dilaté et fragmenté, mais parfaitement cohérent, sur le fil de la mémoire. L’ormeau, planté en 1598, dont le tronc finit par se creuser avec le temps, fut un espace de jeu, une merveilleuse cachette, un refuge pour l’enfant. Même si cet arbre a été aujourd’hui abattu et remplacé par un olivier, il est toujours présent dans l’ormolivier de l’artiste. A 2 800 km de Ramatuelle, à Laatre, quand la vie cessait, sur le chemin du cimetière, on gravait une croix dans ce pin, en lisière de forêt, qui semblait s’étirer indéfiniment vers le ciel, pour que celui-ci protège le défunt.Puis les deux arbres moururent. Aujourd’hui, quelques fragments de l’ormeau sont conservés par les habitants de Ramatuelle et le tronc du ristimänd se trouve au Musée national estonien de Tartu. Tous deux sont porteurs des secrets, des confidences, des témoignages, des histoires ou des récits qui leur ont été confiés. Jean Arnaud, dans son voyage, les invite à se rencontrer et à exposer leur absence. Une absence intemporelle.

Marie-Laure Lions, le 4 octobre 2020

Laatre ristimänd (pin aux croix de Laatre), coupé en 2014 et conservé au Musée National Estonien depuis 2016, partie supérieure du tronc.